Mes envies d’évasion

Mes envies d’évasion - Gaëlle Jolie

Chaque été, c’était la même chose ! Dès le mois de juillet, je n’avais qu’une envie : partir loin, très loin, là où le soleil ravageur ne vous brûle pas au troisième degré ! Car ici, quand arrivent les premières chaleurs, on étouffe, on transpire, on est liquéfié, lessivé !

Alors, je faisais ma valise, sans oublier mes bouquins et mon appareil photo, et je filais m’installer au frais, dans un endroit paisible où personne ne cherchait à m’aborder, ne serait-ce que pour me demander l’heure.

Car la solitude m’allait bien.

Je n’étais pas particulièrement sauvage, mais je m’ennuyais avec les gens qui m’entouraient. Ils m’agaçaient profondément. En dehors de leur train de vie, leur dernière voiture, leur garde-robe, leur progéniture et leur prochaine retraite, ils n’avaient pas grand-chose à raconter. La solution était simple : je les fuyais. Et quand j’avais quelques jours de vacances, il n’était pas question de leur proposer de m’accompagner. J’avais déjà du mal à me supporter. C’est vous dire.

Un été, alors que je sentais les premiers signes d’une canicule étouffante nous tomber sur le crâne, j’ai décidé de prendre la poudre d’escampette. On m’avait accordé un congé sabbatique de quatre mois et je comptais bien en profiter. L’affaire était conclue. Samedi en huit, je serai dans l’avion.  

La veille de mon départ fut consacrée aux innombrables petites choses à gérer avant le voyage. Le genre de tâches que l’on exécute bien évidemment au dernier moment, parce que l’on n’a jamais le temps de s’y atteler. Après quelques coups de fil à passer, une livraison courrier à donner au coursier, des factures à régler, des papiers à ranger, des lessives à faire, je devais encore préparer mes bagages, et ça, ce n’était pas le plus facile. À minuit pourtant, tout était bouclé. Je pouvais partir.

Direction Québec.

Le lendemain, en début d’après-midi, je posais mes valises dans ma chambre. Mon cœur battait à 200 à l’heure, tant j’étais grisée. Plus tard, dans l’autobus qui m'emmenait enfin à destination, je me suis assoupie, épuisée. Quand je me suis réveillée, j’étais arrivée.

J’ai alors découvert un lieu enchanteur, bien au-delà de mes espérances. Une ravissante cabane faite de rondins m’attendait en pleine forêt, dans un décor de carte postale, au pied d’un lac à l’eau cristalline. À l’intérieur, un mobilier cosy, une cheminée, des fauteuils moelleux et des tapis en pure laine, n’avaient rien à envier aux hôtels luxueux des grandes villes. Je m’y sentais déjà chez moi. Tout était prévu pour rendre l’endroit confortable et apaisant. C’est ce que m’a dit la jeune responsable de l’agence immobilière après m’avoir remis les clés et souhaité la bienvenue. Elle m’a confirmé avant de me quitter que je n’aurai pour seuls voisins que les écureuils et les caribous !  Était-ce vraiment ce que je voulais ?

Alors que je commençais à me familiariser avec mon repère d’ermite, j’eus la visite du propriétaire des lieux qui passait par là juste pour vérifier que je ne manquais de rien. Il est resté sur le pas de la porte, un peu embarrassé. Après quelques mots convenus et un sourire contraint, je l’ai salué et remercié, espérant ne plus le revoir avant la fin de mon séjour. Mais il est revenu. Souvent.

Un jour, je l’ai laissé entrer.

Nous nous sommes mis à bavarder de choses et d’autre autour d’un café. C’était un homme charmant et très serviable. Il s’appelait Pierre et vivait seul depuis une décennie. Sa femme l’avait quitté pour un autre et il avait du mal à s’en remettre. Pourtant, il ne semblait pas envahi par la tristesse et paraissait plutôt gai et enthousiaste.

À compter de ce jour, il m’a rendu visite quasiment tous les jours. Et l’air de rien, j’y prenais goût. D’autant plus qu’il arrivait toujours les bras chargés de trésors culinaires qui me faisaient saliver de plaisir : miel, sirop d’érable, tartes aux pommes, brioches, framboises, jambon fumé, bref, une flopée de petites attentions qui me touchaient. Si bien, que j’ai fini par le guetter chaque matin avec impatience. Et si par malheur il ne venait pas, je me sentais en manque, presque dépendante, bizarrement frustrée.

Les quatre mois sont passés à une allure folle. Promenades en barque, pique-niques, virées à vélo, barbecues dans le jardin, marches en forêt, soirées au coin du feu, désormais, nous faisions tout à deux. Mais où était la femme réservée, irascible, méfiante, qui ne supportait plus la présence d’un bipède auprès d’elle ?

Ma vie d’avant de congé, m’attendait. Et avec elle, tout ce que je détestais : le métro, les embouteillages, mon patron, mes collègues de travail, mes voisins, mon job, mes contraintes et mon sale caractère.

La nuit de mon départ, alors que je venais de plier mes bagages en un rien de temps, je n’ai pas dormi. Je me remémorais les instants de bonheur que j'avais vécus ici et cela me faisait mal.

Le lendemain, après avoir avalé un thé et appelé le taxi qui devait m’emmener à la gare, j’ai sorti mes valises  sur le perron. Un blues terrible m’a envahie et je me suis mise à pleurer. J’ai entendu un véhicule arriver.

C’était Pierre.

Voilà maintenant un an que je vis à Québec. Et il n’est pas question que je rentre à Montréal. Si je suis seule ? Bien sûr que non. D’ailleurs, Pierre est en train de préparer le déjeuner. C'est tout lui ça. Il ferait n’importe quoi pour me faire plaisir.

Je crois qu’il m’a apprivoisée.